18 h. Votre serviteur a rendez-vous avec Claudio Ielmini pour discuter de son livre sur les droits de l'homme. Ca faisait longtemps qu'on se côtoyait dans le sillage d'Oreste Scalzone (depuis l'extradition – kidnapping de Paolo Persichetti).
Je lui dis à 18h17:23 : « Ô Claudio, je passe ma vie à vouloir arrêter de militer, et je n'y arrive pas, comment faire ? » Et lui de répondre : « d'abord faudrait que tu t'arrêtes d'enseigner. Ensuite de toutes façons, j'ai toujours eu la même question. Non pas : que (ne pas) faire ? Mais comment (ne pas) faire ». Alors là, c'est comme chez Spinoza : les sages ont une admiration mutuelle d'êtres des sages, et les vieux cons post-léninistes que nous sommes de même. Je sens qu'on va discuter ce soir : voilà un italien qui connaît l'histoire de la Révolution française heure par heure.
18h25:12. Portable, cette atroce machine à tuer toute conversation entre humains, ce culte sonneur à l'homme informé, au détriment de l'homme cultivé. Un délégué me dit : « On nous a pris notre permanence, on reste à la bourse du travail ». Je maudis le ciel, et je maudis Saint-Denis, ce martyre qui portait sa tête sous son bras.
Le délégué me dis un nom que je connais, appel : J'ai deux anthropoths successivement au bout du fil, j'ai envie de les engueuler, et ils me racontent qu'ils étaient venus avec leur carnet, qu'ils faisaient des entretiens, qu'ils ne peuvent pas changer leur nature, etc. Je maudis l'anthropologie. Comme le local où est Claudio a une connexion Internet, je mets un message d'impuissant et lettre circulaire sur le blog (avec 5 ou 6 connexions par heure, je suis d'avance insatisfait). C'est Claudio qui me décomplexe : comme on avait prévu de marcher un certain temps, pourquoi ne ferions-nous pas un crochet pas Saint-Denis en métro ? On verrait après ...
On marche vers le métro, et toutes les marches et stations qu'on aura sont ainsi : il marche, parle écoute, d'une manière telle qu'on a l'impression d'être assis à côté de lui dans une bibliothèque, en consultation particulière. On est tellement absorbé par l'histoire récente italienne, des vieux souvenirs de la via dei Volci en 76, le comparatisme franco-italien, le militarisme insupportable des brigades rouges, y a-t-il jamais eu une unité italienne, est-ce que l'auto-dissolution de Potere Operaio était fausse-vraie ou vraie-fausse, que sont nos amis devenus, et on se retrouve à Saint-Denis Université, deux stations de métro plus loin. Retour. La question en sens inverse c'est : pourquoi votre PCI est social-démocrate, et le PCF du genre main basse sur la ville, rivalité entre la bande de Seine-Saint-Denis et celle du Val de Marne ? Et sais-tu que Doriot était maire PC de Saint-Denis ?
20h05:18. Bourse du travail, on voit des flics casqués partout. On fait le tour, et comme les baies vitrées donnent jour sur l'escalier central du hall, on voit les flics à l'intérieur, accompagnant des sans-papiers dans la descente. Depuis Paris 8, les flics ont vraiment l'esprit d'escalier. On revient au point d'entrée, 35 à 40 sans-papiers, Claudio et moi on se met dans le groupe, je le présente, je parle des réfugiés italiens, ça n'est pas dans le sujet, mais les sans-papiers aiment bien changer de sujet. On me donne des nouvelles de la fac*. Ca chauffe, une demie-heure de face à face avec les flics, je reconnais celui qui était devant la porte du commissariat en 2005 quand des enseignants étaient convoqués à l'instigation de l'ex-Président Lunel. Je lui demande (ça détend l'atmosphère) des nouvelles du Capitaine Belpaire, il n'en a pas, discrets sourire : Claudio nous regarde, avec l'aire de se demander mais ou est la furia francese ?
On suit un délégué. Et j'apprends à Claudio un truc sur le courage français. « Toujours suivre le tirailleur », et on le suit car il est rusé comme un sanglier. Je tiens ça de mon prof de sociologie des religions, Jean Séguy, qui me racontait, au-dessus de son potage poulet-vermicelle, sa campagne d'Allemagne. « J'étais aumônier, et j'ai toujours suivi le tirailleur marocain, car il savait toujours d'où les balles allaient venir ».
Soirée froide. Je pense à l'Université surnommée « Ernst Bloch » de Tübingen, la ville prise par les marocains, la tour de Hölderlin.
Mairie de Saint-Denis. Photos. Un habitant du coin nous prête son appareil, il déteste que les sans-papiers crient des slogans contre le maire, il me le reproche, je lui dis mais je l'aime bien ton Didier, il est venu une nuit calmer les vigiles de Paris 8, quand mon président les faisait jouer au cow-boys. On s'échange nos adresses. Je veux des photos, car je suis incapable de manipuler les gadgets de mon portable.
Claudio regarde la basilique. Et je suis sûr que je vais lui apprendre un truc sur la Révolution. Un jour des sections arrivent à la Basilique, elles déterrent les rois de France. C'est avant 93 il me semble. Louis XV est du genre pas beau à voir, mais Henri IV, autofarçi à l'ail de son vivant au grand malheur de Marie de Médicis (au point que peut-être le coup de poignard de Ravaillac vient de ce que le roi était inempoisonnable) était frais comme un gardon. On lui coupe la tête, on la promène à Paris au cri de « Vive notre bon Roy ! » (Prononcez rouai, avec le r roulé). On se dit : ça c'est des funérailles de prince.
21h16:52 Théâtre Gérard Philippe. On prend date. Cette histoire de permanences confisquées est insupportable.
On rentre avec Claudio. Il a toujours le même petit blouson comme un italien en chemise dans un film de Pasolini. Il aurait le même en Alaska ou au Sahara. Il me parle de l'abbé Suger en grelottant et je lui parle d'un autre abbé de Saint-Denis, coadjuteur de Paris, puis cardinal de Retz. Il me regarde : un Gondi, camarade, un florentin.
Métro. J'ai une base arrière à Belleville. Je mange je fais mon gros portugais pas casher sur un porc à l'Alentejane (avec des coques) préparé par Raquel, un gloire montante et désinvolte de la gastronomie française. Max (un ancien étudiant de Vincennes avec qui j'ai milité) verse le lait de la vigne, avec des devises mallarméennes. Claudio ne mange jamais le soir, mais il veut bien boire. Pourquoi Marat, avait-il désavoué Jacques Roux ? Pourquoi le babouvisme ne peut-il être dit précuseur du communisme ? Pourquoi et comment Buonarotti (de la race de Michel Ange) est-il le vrai précurseur ? Faut lire le Fouché de Stefan Zweig, pas nul du tout, et à moins courte vue qu'un universitaire français. Oui, la mort de Marat, c'est le plus beau tableau de David (ce peintre flic et opportuniste). Max, Raquel et moi on écoute. On objecte. On écoute. On objecte. On écoute. On écoute.
Tous les bobos écoutent, un peu secoués. Le café se densifie autour du comptoir.
Ce Claudio, c'est le rasoir d'Occam dans la perruque de Robespierre. Et c'est l'étranger qui nous apporte le trésor réservé de la patrie.
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(*Les sans-papiers ont repris leurs affaires, le jour précédent à l'Université.
Il y avait semble-t-il le vice-président du CA. Le président est fatigué. Il manque des affaires : effets personnels, un matériel audio, les casseroles et marmites, la (le?) derbouka... La blague : un homme à cheveux blancs, CGT canal historique, ce disant marié à la fac, leur sermonne : faut jamais écouter cet enseignant. Ah bon ? Mais lui on l'écoute pas, c'est lui qui nous écoute.)
Arbre à palabres