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Textes d'automne 2007

Lundi 24 décembre 2007 1 24 /12 /Déc /2007 16:18
Un texte nous avait fait grande impression dans les tous premiers jours de la lutte. Votre serviteur a du le lire à plusieurs reprises, et ne vous dira pas ici ses remarques, sauf celle-ci : une jeunesse qui écrit ainsi sera redoutable à l'ordre établi, aux sécurités intérieures et extérieures. Et cette autre : pendant que d'autres vont à la place, il y en a qui savent aller à la chasse.

Cet espace qui nous incombe …

 
 

« Et il vient un moment où ce qui a été lié aspire à se délier, et la forme trop précise à rentrer dans l’indistinction. Et quand l’heure est venue, j’appelle cela une chose désirable et bonne. »

J.Gracq, Le rivage des Syrtes

 
 

La Catastrophe est là, implacable, d’une pesanteur étouffante. Trônant en plein cœur de l’expérience fondamentale que nous faisons du monde, l’évidence marchande s’est comme insérée en chaque pli de l’existence. Chaque détail de nos vies y ramène sans remède et les souffrances et les angoisses, sous l’effet de sa poussée, ravagent en nous-mêmes ce qu’il y a de plus essentiel. Ce n’est pas tant qu’elle demeure dans le rapport qui lie symboliquement, à la surface des consciences, un homme à un autre, mais plutôt en tant que programme d’une modernité dont l’accomplissement submerge l’épaisseur du sensible, le détermine, et impose avec obstination le triomphe de la séparation généralisée entre les hommes. C’est alors qu’il faut se déprendre dans la lutte ou se laisser périr sous les masques terribles du néant.

 

NOTE I :  Toute lutte a pour objet l’espace, c’est-à-dire que l’espace, par sa simple composition physique, porte en lui un sens et une consistance immédiatement politiques. Et c’est précisément en cela qu’il se voit quadrillé et conjuré, aplati et dévoré, par tous les dispositifs de neutralisation, de dépossession et de régulation continue de ce qui gît en son fond de sensiblement politique. Ce qui est en jeu dans une lutte, ce n’est jamais la caractérisation nue d’un ennemi mais la distribution spatio-temporelle à partir d’un cadre normatif des niveaux et des tranches de la vie, de nos vies, qu’il opère.

 

NOTE II : L’espace de la lutte n’est jamais la somme inerte de tout ce qui se tient en lui. Il n’est pas la couche vide des choses et des êtres qui viendraient le remplir de l’extérieur. Il est ce qui se forme et se renforce en lui, les déséquilibres denses qui s’y révèlent, les proliférations offensives qui y pénètrent, tout ce qui lie organiquement les êtres qui le peuplent à leurs multiples virtualités. Avant que d’être un lieu, il est l’avoir-lieu de quelque chose d’insaisissable qui se rend actuel et se dispose à la libération des espaces, à la construction de contre-espaces.

 

NOTE III : Ce qu’il y a de réel en l’espace de la lutte, de plus réel que jamais, ce sont les redoutables circulations des corps, des gestes, des affects qu’il met en jeu et condense, de manière toujours informelle, en machines de guerre*. Sa composante proprement politique s’éprouve à mesure que s’ intensifie, que se solidifie ce qui l’agite, dans la mise en acte des puissances, dans la conversion des virtualités en force active,  dans le brouillage des frontières données entre vie et forme de vie. 

 

NOTE IV : La lutte, dans le pouvoir qu’elle a de déployer une situation singulière et de donner lieu à un dérèglement des conditions de normalité de la réalité, vise à tracer les lignes de son propre espace. La liberté du jeu tragique qu’elle amène lui donne et lui assure l’expérience et la science d’une opacité conspiratrice, d’une hostilité destructrice. Elle crée en son sein ce quelque chose qui a lieu, qui est de l’ordre de l’impossible événement et qui, dans le jeu inattendu qu’il fonde entre ceux qui sont là, se met en contact avec sa propre puissance.

 

NOTE V : Dans l’abrupte suspension des régularités et des ensembles qu’elle produit, la lutte découpe dans les mailles du système une cartographie de l’offensive et restaure parmi ceux qui luttent, ceux qui sont à eux-mêmes ce pourquoi ils luttent, l’élément du Commun.

 

Note VI : La lutte se tient tout en elle-même, nous tient tout en elle-même, nous arrachant à-nous-mêmes dans un décentrement infernal, nous édifiant contre nous-mêmes en tant que corps assignables et sujets identifiables. Dans le mouvement de chaque lutte, il n’y a plus d’étudiant, de professeur, ni même plus d’homme, cette figure rabougrie et dépassée,  il y a cette autre chose qui reste à inventer collectivement.

 

NOTE VII : Dans l’espace de la lutte, il s’agit toujours du durcissement local d’une présence qui monte, monte et s’étend sans limite, face à ce qui nous possède et se masse contre nos propres devenirs. Les corps cassent les rouages prescrits, se rencontrent à la limite de leur corporéité, réapprennent l’allure des corps dans l’espace, en deçà des savants dispositifs de reconnaissance et d’identification, en une nouvelle unité du monde et du sens des actes, dans les actes eux-mêmes. Nous apprenons à détraquer les dispositifs de pouvoir, à démasquer leurs opérations, dans ce qu’ils font, dans ce qu’ils nous font collectivement.

 

NOTE VIII : Ce que dément la lutte, ce qu’elle déjoue férocement, c’est la contradiction entre les possibilités de la vie et la vie elle-même, la négation de ces possibilités dans la vie même. La vérité de la lutte se situe au moment même de la lutte, au moment où elle surgit. Elle n’admet nulle position d’extériorité (syndicats, médias...) qui, cherchant à la canaliser et ce faisant à la contrôler, la coupe de ses potentialités effectives et finit par la trahir.

 

NOTE IX: Tout affrontement requiert d’être pensé stratégiquement afin d’y distinguer les lignes de forces actives et d’en ressaisir les puissances d’élaboration. Penser sa diffusion comme asymétrique, complexe, perfide, pour jouir d’une disposition à l’inouï, à l’inattendu, à ce qui à même le présent vient comme saturer la réalité d’un moment de vie collective. C’est, dans la recréation de plans d’effectivité sensible, commencer par rendre problématiques et vertigineuses les évidences, les raisons, les pratiques qui nous constituent en silence et qui font « l’amère tyrannie de nos vies quotidiennes »(Foucault)

 

NOTE X : Dans une intelligence stratégique et collective des évènements, de ceux qui pensent encore ce qu’ils font et pourquoi ils le font, se noue la rupture des chaînes des causalités et des déterminismes bien réglés.  

 

NOTE XI : Dans le pli soudain qu’elle établit entre lignes de fuite et lignes de rupture, la lutte est la disqualification d’un espace et l’agencement de ce même espace sous d’autres modalités, selon d’autres expérimentations. Elle se déplace en tout sens, régime de forces et de flux, se reconnecte à tout va, à des espaces d’immédiateté et d’ouverture, fluidifiés par des processus d’émergence et de création collective. Dans la dynamique d’un chaos grandissant, la lutte pose sa propre légitimité, renvoie à elle-même, à sa disponibilité totale à faire monde, à faire événement. A l’état libre et sauvage.

 

NOTE XII : Habité par la chaleur des corps, peuplé par les intenses conductions entre ces corps, l’espace de la lutte peut alors être assumé, l’espace peut alors se faire lieu, lieu d’un litige politique.

 

Note XII bis : La vigueur d’une lutte ne tient pas au dehors substantiel qu’elle parvient à faire consister mais plutôt aux variations dans les régimes de fonctionnement qu’elle insinue, aux remous d’intensités dans les systèmes d’équilibre qu’elle répercute, à toutes ces fluctuations d’affects, ces amplifications de désirs qui viennent excéder localement chaque structure d’atténuation, chaque dispositif de contrôle, chaque organe de capture.

 

Note XIII : L’espace de lutte n’a pas de texture, il est à lui-même sa propre texture, en tant qu’il est lié à des présences inopinées, à des évènements intempestifs, à une multiplicité de devenirs instantanés.

 

NOTE XIV : L’espace de la lutte est le lieu de ceux qui sont sans lieu, pour se dire et se faire entendre, le lieu de ceux qui se dressent là où on ne les prévoit pas, qui désertent là où ils ne veulent plus croupir. C’est le lieu des infâmes, des ingouvernables, qui altère tout à fait les champs du visible et de l’énonçable, dans ce qui les fonde et dans ce qu’ils fondent. Et cela dans une tension radicale de la pensée et de la geste politique comme une multiplication croissante, mobile, positive des domaines et des usages de l’activité politique.

 

NOTE XV: Un moment politique s’avance. Il nous parle de ce que nous pourrions être et qu’il ne tient qu’à nous de reconquérir sur l’absence et l’étrangeté à soi, sur la gestion marchande du tissu éthique, sur leur probable approfondissement : « Excéder, pulvériser les dispositifs. Puis, dans le même élan, retrouvant les souffles des corps qui s’agrègent, éprouver l’espace de la lutte comme pure adhérence à soi, à sa propre irréductibilité, habiter pleinement cet espace comme lieu d’indistinction et d’imprévisibilité et faire l’expérience du quelconque, d’une espèce de goût pour l’anonymat politique et les avancées souterraines. Accroître les lieux d’expérimentations sans retour, se donner les moyens de les amplifier et de les préserver. Mettre en contact ces lieux, qui sont déjà en présence, chaque fois que les corps se mettent en rapport, se mobilisent dans une familiarité contagieuse, dans l’assomption des mondes de vérité qu’ils engagent en leurs bases. Porter à son point ultime, à même les temps, les espaces et les réalités, à même les paroles, les regards et les gestes, le besoin extrême de vivre et de lutter, de penser et d’étudier, d’aimer et de se lier, de mettre en commun les rêves et les projets, de rapprocher entre eux les corps sans nom et les voix les plus lointaines ». Telle pourrait être la communauté qui vient, communauté d’un certain partage des fulgurances, d’un certain art des proximités.

 
 
 

Fazil, le 4 Novembre 2007, dans le cours de la lutte. 

 
 

* Cf. Guattari et Deleuze, Mille Plateaux. Une machine de guerre n’a pas spécifiquement pour objet la guerre en tant que telle mais bien la caractérisation d’un espace qu’elle invente, qu’elle place sous un régime de vitesse, de mouvement, d’intensité créative, un espace ouvert, susceptible de croître en tout sens, de se mettre en rapport avec de multiples processus d’expérimentation et de composition ( corps, forces, vecteurs, gestes, affects, énergies, identités, devenirs, temporalités…)  




Par DEMS/MF - Publié dans : Textes d'automne 2007
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Vendredi 21 décembre 2007 5 21 /12 /Déc /2007 07:51
On nous envoie cet article qui ne manque pas de précision. (Auto)évaluation, gouvernance, vision épicière du monde appliquée aux études. Mon ami le cardinal de Retz vous prévient : la plus grande des fautes qu'on puisse commettre est celle qui nous met dans la situation de n'avoir plus que des fautes à commettre.

(Source mail du 20/12/2007 22:58)

À propos du "Cahier des charges" des universités

"Si vous croyez que la clé de la liberté se trouve derrière une loi injuste qu’il suffit d’abolir, dites-vous que cette loi a été inscrite de votre propre main sur votre propre front". (Khalid Gibran)

Je voudrais m’arrêter un instant sur un document que tous les collègues n’ont pas encore lu, un document plus important, à mes yeux, que le texte de la loi car il permet de nous imprégner de l’esprit même de la contre-réforme et, concrètement, de savoir de quoi l’avenir sera fait.

On trouve le Cahier des charges à l’adresse suivante : ( https://www.igf.minefi.gouv.fr/sect...). Ce texte est signé conjointement par des hauts fonctionnaires de l’inspection générale des finances et par des hauts fonctionnaires de l’inspection générale de l’administration de l’éducation nationale et de la recherche. Ces éminences, dont le statut est, pour le moment, en béton, ont donc rédigé un document qui vise à privatiser, à financiariser l’université. Je peux vous assurer que ces huit personnes ont mis, non seulement tout leur zèle dans la rédaction de ces pages, mais encore toute leur jouissance.

Ce qui est très frappant, au premier abord, c’est que ce document ne parle jamais d’enseignement, mais de « gestion budgétaire et financière », de gestion des ressources humaines (l’expression " ressources humaines " vient de l’entreprise privée et n’avait pas cours il y a trente ans dans l’administration publique), de « gestion immobilière » (les universités vont devenir des agences immobilières stricto sensu et certains de nos collègues - contre primes sonnantes et trébuchantes - ont déjà enfilé l’habit d’agent immobilier), et enfin de « pilotage et de relation avec la tutelle ».

Alors que Madame Pécresse, et les médias qui la relaient, parlent d’« autonomie » des universités, ce document prouve que d’autonomie, il n’y en aura jamais plus. Tous les établissements seront en effet surveillés, en temps réel, par le panopticon du ministère, dans un constant mouvement d’action et de rétroaction. Le Cahier des charges permettra « d’apprécier la capacité des universités à assumer les nouvelles compétences prévues par la loi et à en tirer le plus grand parti ». Chaque université devra donc s’auto-évaluer en permanence, s’évaluer par rapport aux autres, tandis qu’elle sera, comme toutes les autres, évaluée par l’administration centrale en fonction de critères qui seront, on va le voir, de moins en moins universitaires. Toute décision du conseil d’administration sera « approuvée par arrêté conjoint du ministre chargé du budget et du ministre chargé de l’enseignement supérieur ».

Les personnels universitaires (enseignants, administratifs et techniques) ne seront plus rétribués par l’État, mais par les établissements eux-mêmes. Le document présente ce changement comme une « liberté » puisque le fléchage central des crédits diminuera. Le hic, c’est que la « fongibilité » des crédits sera « asymétrique » (il faut être au moins inspecteur général des finances pour inventer une expression aussi naturaliste qu’opaque). En aucun cas, en effet, l’enveloppe accordée aux personnels ne pourra être majorée. Elle pourra, en revanche, être diminuée au profit des crédits de fonctionnement et d’investissement. Vous pouvez faire toute confiance aux trois-quarts des présidents de la CPU, qui réclamaient cette loi depuis des années, et qui l’ont largement inspirée (ils ont donc toute l’objectivité nécessaire pour en parler), pour faire des économies « inévitables » (aucune ironie de ma part : elles seront inévitables) aux dépens de la rétribution des personnels. En clair, les personnels en place risqueront d’être moins payés, tandis que les personnels à recruter, dans la mesure où l’emploi sera « librement déterminé » par les établissements, se verront offrir des contrats (ce sera le cas, dès l’année prochaine, pour les personnels BIATOSS de rang B voulant passer rang A) " personnalisés ", globalement à la baisse dans la mesure où les avancements de carrière ne seront plus du tout garantis. Si cette catégorie de personnel a tout de suite fait l’objet d’un traitement de faveur, c’est parce qu’elle sera au centre de la " gouvernance " (autre vocable de l’entreprise privée), et donc d’une nécessaire docilité. Les universités devront recruter - aux dépens du personnel enseignant, par exemple - de nombreux personnels de gestion. En effet, la « fonction financière » des établissements sera tellement importante et délicate que des cadres nombreux et de bon niveau seront nécessaires. Ce n’est pas dans le texte, mais je vous fiche mon billet que ces personnels auront pris le pouvoir dans les universités avant dix ans. La tâche de ces experts sera ardue. Il leur faudra prendre en compte l’exécution budgétaire passée et la répartition des crédits entre unités budgétaires. Ils devront suivre pas à pas le déroulement de l’exécution budgétaire, effectuer un bilan annuel, maîtriser l’exécution budgétaire, optimiser celle-ci en réorientant les crédits en cours d’année et en limitant les reports de crédits.

Les universités disposant, en principe, d’une masse budgétaire double de celle actuellement à leur disposition, elles devront éviter de voter des budgets en déséquilibre, négocier sur des bases objectives le volet financier de leurs contrats pluriannuels, et « apprécier si elles sont capables de supporter dans la durée le coût de leurs décisions de gestion, notamment en matière de ressources humaines ou en matière immobilières ». Ces deux ressources figurant dans la même phrase, on sent bien que, dans l’esprit de nos éminences, les cerveaux ne compteront pas plus que les briques. C’est pourquoi les universités devront réaliser chaque année des « analyses financières rétrospectives et prospectives », en évaluant « le coût à court et moyen terme » de leurs décisions importantes.

La comptabilité des établissements aura été « remise à plat ». Le diagnostic des comptes devra être « de qualité », en particulier dans le domaine patrimonial. Pour « tirer le plus grand bénéfice de la réforme » (on ne parle toujours ni d’étudiants, ni d’enseignants, ni de recherche), les établissements devront limiter au maximum la part des crédits considérés comme fléchés, c’est-à-dire (à noter que les auteurs n’utilisent jamais " c’est-à-dire ", mais " i.e. ") dont l’emploi « n’est pas fixé par l’université mais par le financeur ». Une part des crédits sera évaluée en fonction « d’une appréciation de la performance des composantes », et pas seulement en fonction « du nombre d’étudiants ». Ouf ! Nous sommes à la page 6 du Cahier. Nos hauts fonctionnaires se souviennent brutalement qu’il existe des étudiants, mais ils en parlent à regret, de manière négative. Qu’en sera-t-il, dans les faits, de la gestion des ressources humaines ? Trois articles du « nouveau Code de l’éducation » (954 1, 2 et 3) sont capitaux. Le conseil d’administration définira la répartition de service des personnels enseignants et de recherche. Le conseil d’administration pourra créer des « dispositifs d’intéressements permettant d’améliorer la rémunération des personnels ». Le Président de l’Université (lui seul) pourra recruter « pour une durée déterminée, des agents contractuels pour occuper des fonctions techniques ou administratives de catégorie A » ou « pour assurer par dérogation [?] des fonctions d’enseignement et de recherche ». Les articles que je viens de citer ont été pensés pour faire disparaître la fonction publique de l’enseignement supérieur, comme c’est le cas dans de nombreux pays d’Europe et d’ailleurs. Tout président pourra, dans le secret de sa conscience, récompenser « le mérite et l’implication des personnels ».

Chaque fin de mois, les personnels seront rétribués par un établissement qui devra « sécuriser le processus de paye ». Le payement pourra faire l’objet d’une « procédure de paye à façon », « prestation payante proposée par le Trésor Public », ou d’une « paye interne », qui serait une « solution prudente ». Comme pour toute entreprise privée, le « pilotage » de la masse salariale va « devenir un enjeu essentiel pour les universités ». Les universités devront se doter d’un « logiciel de pilotage » (avec un pilote pour piloter, j’imagine), elles devront analyser finement les « effets volume » ( ?), les « effets prix » ( ?). Les auteurs du Cahier sachant pertinemment que les universités risquent de n’avoir ni les compétences financières ni les compétences techniques pour accomplir ce travail, ils suggèrent qu’elles « mutualisent » cet effort, car « il serait dommage que les universités se préparent en ordre dispersé à affronter un défi (je suis déçu : j’attendais " challenge ") qui se présentera partout dans les mêmes termes. Il existe d’ailleurs un Guide pratique du pilotage de la masse salariale (voir le site performance-publique.gouv).

Il faut attendre la page 10 pour que les auteurs du Cahier abordent la dimension « qualitative » de la réforme. Pour les inspecteurs, qualité signifie avant toute chose « redéploiement ». En fonction des « besoins », bien sûr, en recrutant largement, à l’extérieur, des personnels enseignants titulaires (tant qu’il en restera, il suffit d’aller voir ce qui s’est passé à France Télécom, à La Poste ou à EDF), ainsi que des personnels non enseignants non titulaires, chaque université pouvant jouer « sur les modalités et les volumes de recrutement, sur les modalités de rémunération, de promotion et de carrière, de représentation, de régime horaire et de congés ». Tiens, tiens, pourra-t-on nous expliquer ce que les congés (de maternité, par exemple) ont à voir avec la rémunération et la promotion des personnels ?

Les présidents pourront récompenser les plus méritants. Ils pourront « concentrer les primes [?] sur un nombre raisonnable [sic] de bénéficiaires ». Ce qui permettra d’« élever » le montant des primes. Les primes pourront être modulées « en fonction de la manière de servir ». Vous avez bien lu : " servir ". Oui, il conviendra d’être les fidèles serviteurs de l’Université rénovée. Concernant la gestion immobilière, les universités pourront « aliéner tout ou partie de leur patrimoine ». Elles seront forcément conduites à le faire. Elles auront besoin de cache-flot (je m’initie au langage de l’Inspection Générale). Elles se retrouveront dans la situation, par exemple, de France Télécom qui vend ses bâtiments pour avoir du cache-flot et qui, l’instant d’après, les loue car il faut bien se loger. Avant de vendre, les universités pourront faire appel à des expertises privées pour évaluer leurs biens. Pour les universités, connaître en temps réel leur valeur patrimoniale impliquera un suivi de tous les instants, et l’obligation d’entrer dans une logique capitalistique et marchande afin de faire fructifier leurs biens. Mais il est clair que, dans l’esprit des rédacteurs du Cahier des charges, les établissements finiront, à terme, par vendre leur immobilier (« traduire dans les comptes la diminution progressive de la valeur des biens de l’université »). Ils vendront, simplement parce que l’université française possède un formidable patrimoine que le privé convoite depuis longtemps (mais il y a loin de la poubelle de Toulouse le Mirail - invendable en l’état - à l’ancienne faculté de droit de Poitiers), et qu’elle ne pourra pas garder éternellement parce que les établissements devront désormais « supporter les charges budgétaires liées aux amortissements », jusqu’à présent à la charge de la collectivité nationale.

Restent le pilotage et les relations avec la tutelle. On a beau être autonome, on n’en est pas moins tenu de fournir une « information régulière », après s’être doté « d’instruments d’audit interne et de pilotage financier et patrimonial selon des modalités fixées par décret ». Pour être efficace, il conviendra d’élaborer « un schéma directeur des systèmes d’information », accompagné d’un « renforcement des fonctions techniques et politiques dédiées [sic] au système d’information ». Dans la mesure où les établissements seront surveillés en temps réel, il sera possible « d’adapter les objectifs et le programme de travail de l’Agence de mutualisation des universités et établissements ». Comme on sait, par ailleurs, que la recherche sera elle aussi pilotée par Paris, les conséquences de la nouvelle loi seront la disparition d’un grand nombre d’établissements ou, à tout le moins, de parties d’entre eux, le regroupement autoritaire d’universités qui auront réussi à préserver provisoirement leur intégrité, et la constitution d’énormes pôles, non pas d’excellence, mais de rentabilité. Cette masse considérable d’informations à fournir (nos hauts fonctionnaires, nourris de culture française, utilisent le terme reporting, trouvé, j’imagine, dans leur lecture du Financial Times) au ministère impliquera, je l’ai dit, le recrutement d’une armée de clercs, des contractuels, cela va sans dire. Les universités joueront leur existence dans une sorte de Bourse (aussi rationnelle que les " Stock Exchanges " que nous connaissons déjà). Elles ne s’en sortiront que si elles offrent une « sécurisation juridique et financière » de leur fonctionnement.

Il aurait suffi, il y a quelques mois, qu’une poignée de conseils d’administration se sabordent et boycottent la Loi Pécresse (un seul vient de le faire tout récemment). L’histoire aurait basculé en faveur des défenseurs du service public, de la vraie mission de l’Université qui n’est pas de faire des affaires, de coller au train du patronat en fournissant, loin de tout projet humaniste, des compétences sans aucune réflexion critique, de marchandiser le savoir et de précariser tous ses personnels. Nos présidents ne pouvaient prendre cette initiative. Ils veulent être réélus. Un coup de pied dans la fourmilière, et ils auraient dû faire une croix sur des lendemains qu’ils croient enchanteurs et qui ne le seront pas. Maîtres en leur demeure, recevant des émoluments assurément plus élevés qu’aujourd’hui, ils devront cependant filer doux devant les vrais détenteurs du pouvoir.

Il y a beaucoup plus préoccupant que les calculs tactiques des présidents d’université. Les universités européennes sont entrées dans un processus d’« économie de la connaissance », pour reprendre une expression officielle de Bruxelles. Qui dit économie dit compétition, raréfaction, renchérissement de ces connaissances. Le premier chapitre du Cahier des charges, celui qui commande le reste, s’intitule, je le rappelle, « la gestion budgétaire et financière ». Ce qui sous-entend clairement que les universités vont devenir des entreprises, mais non des entreprises industrielles vendant (ou achetant) des brevets ou des diplômes, ce qui serait déjà un pur scandale : elles seront des entreprises financières, ce qui est une horreur. À très court terme, les droits d’inscription des étudiants vont exploser. Lorsque la loi était encore en discussion, les responsables des syndicats étudiants s’étaient polarisés sur ces droits, sans regarder plus loin que le bout de leur nez. Madame Pécresse leur avait donné momentanément satisfaction pour obtenir leur neutralité bienveillante. Que ces responsables aillent observer ce qui se passe actuellement aux Etats-Unis : comme leurs parents victimes des taux de crédit immobiliers, des milliers d’étudiants ne peuvent plus rembourser les sommes considérables empruntées pour financer leurs études.

Concluons : l’objectif de cette loi et de son Cahier des charges est de détruire l’université française en tant qu’outil de formation et d’émancipation afin de la soumettre - classement de Shanghai oblige - aux desiderata du CAC 40. Pour faire entrer en application un projet, une loi aussi réactionnaires, il fallait interdire tout espace de contestation en réduisant le poids du conseil d’administration, en introduisant des chefs d’entreprise en tant que tels dans les instances dirigeantes, en réduisant l’influence des personnels et des étudiants. Ce déni de démocratie coupera à jamais l’Université de la citoyenneté, du politique au sens noble du terme. Les marchés apprécient déjà.

 
De : Bernard Gensane (professeur de civilisation britannique à l'Université de Poitiers)
jeudi 20 décembre 2007

Par DEMS/MF - Publié dans : Textes d'automne 2007
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Mercredi 19 décembre 2007 3 19 /12 /Déc /2007 07:38
Un peuple est redoutable quand il sait avoir recours au désert. Où ai-je entendu, lu cela ?

On s'y prépare, et nous dit pourquoi comment. Peu importe qu'on ait raison ou tort, car c'est l'exposé des raisons qui importe, et ce qui est dit vaut la peine d'être médité.

Et votre serviteur vous répète : si cette jeunesse a le pouvoir de ne pas être là où on l'attend, et de surgir là où on ne l'attend pas, et d'en dire à chaque fois les raisons de telle sorte que tous et chacun puisse y penser, alors rien n'est perdu.

(Excusez ma mise en forme)

L'hiver de la subversion

 

“ Et je redoute l'hiver parce que c'est la saison du confort !”

Arthur Rimbaud, Une saison en enfer.
 

“Le siècle qu'on venait d'enterrer n'avait pas spécialement brillé par sa seconde moitié. Il s'était montré adroit dans le domaine de la technique, du commerce et de la recherche, mais, en dehors de ces foyers d'énergie, calme et menteur comme une eau dormante. (...) L'exigence d'idéal pesait sur toutes les manifestations de la vie comme une préfecture de police.”

Robert Musil, L'homme sans qualité.
 
 
 

“Confort” vient du latin confortare se traduisant par renforcer. Ce mot, sous cette forme, trouve sa naissance dans le vieux français et était synonyme de “secours” ou encore “aide”. Pour le mot latin  confortare, il existe un mot cousin ayant pour différence une lettre, il s'agit de conformare renvoyant à “façonner”, “modeler” mais aussi au latin conformis, ce qui signifie “avec forme” (cum formis).

Le mot “confort” est celui qui vient à la suite du mot “conforme”. “Confort” est l'inertie, la position assise même du “conforme”.

 

“Quand l'austère sommeil a baissé leurs visières,

Ils rêvent sur leurs bras de sièges fécondés,

De vrais petits amours de chaises en lisière,

Par lesquelles de fiers bureaux seront bordés.”

Arthur Rimbaud, Les assis.

 

Le mot “confort” est ce par quoi l'être renforce (ou sauve) ce qui existe ; même si ce qui existe est sclérosé de partout. Les mots “confort” et “conformare” ne peuvent exister, ne peuvent prendre racine dans la langue et dans les rapports des êtres sans le mot “norma” (norme) désignant “la règle” ou encore “l'équerre”, ce mot désigne à la fois l'objet et la loi mathématique qui est déduite de la pratique de l'objet. Le mot “norma”est ce qui mesure et ce qui fait la loi. La norme confirme ou affirme ce qui existe avec forme : conforme.

 
 

Ce jeu d'étymologie intrinsèque à notre langue, permet simplement de se mettre à jour sur le vocabulaire et sur la langue dans laquelle aujourd'hui un Etat proclame des lois ou dans laquelle des étudiants, personnels d'université et cheminots réalisent une grève. Ici, je m'attacherai seulement à l'université et aux discours des étudiants. Je ne ferai (presque) pas mention des professeurs, des chargés de travaux dirigés et du personnel administratif qui ne font qu'inlassablement répéter le modèle dans lequel ils ont été façonnéset ne cessent d'exister.

D'abord les faits. Le nouveau gouvernement en place depuis huit mois décide d'affirmer les réformes libérales comme l'avait annoncé dans sa campagne électorale le candidat Nicolas Sarkozy (aujourd'hui élu et qui avait promis, je le rappelle à l'occasion, de renforcer le pouvoir présidentiel et de poursuivre l'expulsion des sans papiers et des réfugiés politiques. Promesses tenues! Son salaire et le budget de l'Elysée ont augmenté de manière répugnante, des sans papiers sont quotidiennement expulsés après avoir visité préfectures et camps de retentions. Par ailleurs, il n’est pas un luxe de mentionner que les réformes libérales en France ont véritablement été amorcées sous De Gaulle, et même avant, avec la naissance de l'”Europe” en 1957[1], je rappelle aussi que la France était un empire coloniale basé sur une économie libérale. 

Je me moque de savoir si notre grève est légitime ou pas, ce discours est stérile, faible. La raison de la grève est une loi, prête déjà depuis le mois de mai. Il n'y a donc aucune surprise sur la pratique actuelle de l'Etat et du gouvernement qui l'institue ; la chose était dite, déjà amorcée depuis un certain nombre d'années. Ce projet de loi formule la phase, déterminante, de l’autonomie des universités françaises sur le marché mondial des écoles. L’enseignement supérieur doit s’aligner à tous les secteurs de l'économie (puisque dans une société capitaliste ou libérale tout est économie) déjà mis au pas de cette concurrence. Dans une telle société pourquoi l'université, qui n'est pas le lieu du savoir mais le lieu où l'on forme (modélise) la théorie d'une société, n'échapperait pas à ces réformes?

Ce qui est incompréhensible, est le propos des étudiants en faveur de cette institution. Les revendications des étudiants sont ostensiblement réactionnaires (je ne parle pas du pouvoir et de l'Etat qui sont réactionnaires par définition, qui existent pour réagir à... avec toute la panoplie qui les compose : déterminisme, platonisme et les lois mathématiques pour formuler une action politique, sociale et économique, la loi du chiffre, des analyses et tous les systèmes rationnels (sécurité, contrôle, Anpe, police, etc.) cernant de toutes parts l'individu.

Pourquoi réactionnaire?

Et, pourquoi leurs revendications se distinguent aussi mal de celles des militants de l'UNI ?

Comme le Parti socialiste ne se distingue pas tellement de l'UMP. Les discours politiques de ce pays sont une péripétie, les étudiants ont visiblement décidé de les imiter. Le milieu étudiant semble être le théâtre (mauvais, disons-le) de l'ininventivité actuelle, de l'incapacité à penser la politique et l'économie. Quand je parle de penser la politique et l'économie, je pense à Marx, Gramsci, Granel, Derrida et même Kant, qui ne faisaient pas répéter à l'infini les lieux communs de leur époque. Robert Musil écrit dans L'homme sans qualité : “Un bon lieu commun est toujours plus humain qu'une découverte nouvelle”. Il est plus simple de se conformer à ce qui existe, que de plonger sans parachute dans des abîmes infinis. Les étudiants français sont grecs, ils assurent la bonne continuité de la pensée occidentale, celle qui naît dans l'obscurité, celle qui naît avec l'homme avançant, apeuré, son flambeau à la main dans l'inconnu. D'ailleurs le mot “civilisation” est la formulation néo-platonicienne (de la renaissance) de cette pensée.

 

Voici le panel thématique que j'ai pu croisé dans les assemblées générales, qui justifie ma position allant à l'encontre de certains discours et méthodes. Le propos ambiant des assemblées générales se situe dans la défense de l'université publique, comme si l'université publique était un modèle éthiquement “honnête” avec des vertus universelles destinées au monde entier. La question de l'universel quand il est institué d'une telle sorte (ou institué tout court) est inquiétant, voire meurtrier, de plus en plus meurtrier quand, chaque jour, en dehors de l'Europe, de plus en plus d'hommes tombent au nom de cette sublime illusion. La défense de l'université publique ou de l'université autonome se situe, au plus juste, dans la question de la tradition universaliste et mondialisante[2] de la pensée occidentale, celle qui a mis à jour des empires coloniaux, des Etats puissants et, aujourd'hui, des Organisations des Nations Unies, des Organisations Mondiales du Commerce ou encore des Organisations Non-Gouvernementales dans tous les pays du monde. Les deux positions[3] se rejoignent à cet endroit de la politique, et même de la pensée, ce qui au final ne revient à rien d'autre qu'à la défense de l'Etat. Et quel Etat!

Un Etat colonial, un Etat capitaliste, un Etat frappant les sans papiers, un Etat policier fliquant toute la population. Ici, l'idéalisme d'un Etat humaniste court encore dans les esprits; comme si l'humanisme n'était pas a lui tout seul une pensée aliénante et destructrice. Dans les esprits, ils existent encore le mirage de l'Etat socialiste, alors que l'Etat est l'impossibilité même du socialisme (Cafiero, Gramsci). L'Etat est nécessairement capitaliste, autant dans son origine, sa tradition que dans son actualité.

Ce qui est dur à avaler, c'est la défense même de l'université, c'est ce désir provoqué d'un carriérisme aussi bien à l'intérieur qu'en dehors de l'université (c'est à dire dans le monde lui même). 

 
Gérard Granel écrit dans De l'université (à lire absolument) :
 

“Cette consolidation universelle de l'Etat national en est aussi la dérision. Aucune fierté

historique, (....) au sentiment de laisser advenir pour une communauté d'hommes une possibilité d'être encore inconnue, ne peut trouver son organe dans les institutions modernes. De ce côté-là l'”avenir”, c'est-à-dire la morne continuité d'un présent sans histoire(s), l'avenir est aux mous. Et aux mots, conférences, conférences...Voyages aussi, beaucoup de voyages ; et des “sonnets” de plus en plus visiblement plats. Mais tous les problèmes réels, tous les problèmes essentiels, deviennent d'une telle “politique – Ils pourrissent, ou ils explosent, ou tout simplement ils demeurent, tuent de plus en plus d'hommes réels au milieu d'une impuissance universelle.”

 

Les revendications contre la concurrence des universités (qui comprend une concurrence autant des étudiants, des diplômes ou du personnel universitaire, ceci est dit et redit dans les assemblées), ne remettent pas en question l'institution même, mais défend le système universitaire actuel ou plutôt celui qui existait avant la répartition des diplômes en Licence Master Doctorat[4]. L'université est le lieu de toutes les compromissions de toutes les formes de régimes. Qu'elle soit concurrente ou pas, elle est l'institution de la tradition même, de la tradition de la pensée de notre société (ou de l'origine de la pensée de notre société : Platon, Aristote, St Thomas d'Aquin, Descartes, Voltaire, Kant, Hegel, Bergson, Alain, Husserl, Heidegger). Il est certes légitime de s'opposer à l'autonomie de l'institution, l'installation de grands groupes et de capitaux dans l'université, l'augmentation des inscriptions, la précarisation des contrats de travail du personnel, la concurrence des diplômes entre les étudiants, mais il est surtout inadmissible ne pas remettre en question l'existence même de l'université. Cette position, qui n'est qu'une position consensuelle (maladie d'époque), ce n'est que poursuivre aujourd'hui la tradition qui réalise le libéralisme et cette concurrence, c'est de vivre un faux combat qui ne renvoie au final qu'à une perspective de vie réduite à la défense d'un portefeuille (pouvoir d'achat), d'un humanisme insupportable et, pour certains, de valeurs telles que la nation ou la patrie qui ne sont que des avatars de la monarchie absolutiste. 

 

Ce qui est déplorable dans les revendications étudiantes, c'est qu'elles partent d'un noeud commun d'avec le gouvernement libéral, et dont l'arrivée de ce cheminement sera le même point que ce même gouvernement, d'où les négociations et le consensus. Il n'est plus possible de traiter ou de négocier. Je pense que cet état d'avachissement est “stimulé” (pour les étudiants) par une peur d'un non-avenir, d'un avenir raté sans travail, sans argent, sans reconnaissance, sans réussite, d'où la négociation dese garantir une vie moyenne à la pensée moyenne et à l'agissant moyen, sans prise de risque, sans danger, voire même sans expérience. Philippe Lacoue-Labarthe fait remarquer dans La poésie comme expérience que le mot “expérience” vient du latin “expériri” voulant dire “la traversée d'un danger”. Cette expérience n'est rien d'autre que l'existant prenant des chemins non tracés et inconnus sans horizon fixe. La mise en danger est peut être la traversée d'un désert sans horizon avec des chemins-ne-menant-nul-part, avec toute l'aridité mais aussi toute la joie que le désert et l'inconnu font exister. Chemins sans tracé, sans but, où tout est trajectoire et étape, sans la tradition qui fige nos actes et nos langages dans ce qu'on nomme l'aujourd'hui. Cette tradition qui semble se réveiller parfois et qui pèse d'un côté comme de l'autre de la lutte. En fait, une lutte inexistante puisque empêtrée dans la tradition. La lutte c'est ce qui renverse la tradition.

 
Citons encore une fois Gérard Granel :

“No future, c'est justement ce qu'il faut suivre dès lors que l'on tente de penser un avenir.

Car la formule veut exactement dire qu'il n'y a aucune carrière dans aucune des perspectives que trace sous le nom de “futur”.”

 

Ce qui est inadmissible, imbuvable, c'est la complaisance avec la pensée et l'agir de la segmentation. Les méthodes des étudiants montrent bien qu'ils sont prêts à encaisser cette société divisée en classifications infinies. La méthode est accablante : certaines assemblées étudiantes en France imposent la présentation de carte étudiante à l'entrée des réunions, le vote à bulletin secret, la réunion organisée à l'intérieur de l'université loin, même très loin du monde existant dans la rue, dans les entreprises, etc. Pourquoi ne pas faire les réunions dans la rue? Pourquoi se cantonner à être étudiant ou universitaire? En quoi la question du libéralisme à l'université serait différente des autres réformes? Pourquoi réitérer une fois de plus l'organisation de la grève avec un comité de direction et représentatif ? Cette méthode n'est que la répétition du fonctionnement actuel de l'Etat et de ce que les politiques nomment démocratie. A croire que les étudiants ont bien appris la leçon d'autorité que fait inlassablement cet Etat depuis déjà six ans. Ces assemblées sont incapables de remettre en question l'identité et le système qu'est l'Etat, elles sont incapables de réaliser une critique cohérente de l'Etat, ces personnes qui constituent ces assemblées n'ont visiblement jamais ouvert un livre de Marx. .Apparemment, le socialisme, l'anarchie en tant que société est un épouvantail lointain. Comme tout le reste de la société, ils n'ont qu'en tête que la figure de Marx et ce qu'elle suscite dans les lieux communs de notre société provenant de l'héritage réactionnaire du regard sur les pays socialistes. Regard sur Marx, regard sur ce siècle qui vient ! Le regard reste le prétexte à la théorie, il exempte toute possibilité d'action si l'être ne fait que se maintenir dans le lieu du regard.

 

Visiblement, les crachats et les opinions réactionnaires des derniers temps sur Mai 68 ont bien été imprimés dans le cerveau des étudiants. Seulement, ces vieilles idées sur la question des connaissances et celle de la remise en question de la hiérarchie ne sont visiblement pas au goût du jour. Ces idées paraissent anecdotiques pour tous ces cerveaux (pas seulement étudiants) conformes à la pensée économiste du moment. L'université est un lieu de revendication impossible, les étudiants ne sont que des futurs carriéristes et les enseignants ne sont que des administrateurs, des évaluateurs, des flics avec des listes de présence, qui ne sont pas différentes des listes de pointage dans les lieux de travail. Et aucune insurrection de leur propre état, pas même un cri qui sortirait toute cette foule de ce lieu impossible. Le mieux serait de rentrer dans le désert (une fois de plus l'on me dira), mais rentrer dans le désert pour marcher sans aucune raison, si ce n'est, partager ce que nous connaissons et ce que nous apprenons à tout moment. Déserter l'université, les institutions, lieux édifiants déjà tous les horizons de l'occident (Platon-Rome-Chrisianisme-Capitalisme). Aller de ville en ville, étudier en dehors du rôle ou du statut d'étudiant et d'universitaire, parcourir les pays, abandonner l'université et cette pensée dans laquelle elle existe.

 

“Il se peut que la plupart des hommes trouvent un agrément et un réconfort à ce qu'on leur présente un monde tout fait, à l'exception de quelques minimes détails personnels; et l'on ne saurait mettre en doute le fait que tout ce qui dure n'est pas simplement du conservatisme, mais la base même de tous les progrès et de toutes les révolutions; il faut cependant ajouter que les hommes qui vivent pour ainsi dire de leur propre chef en ressentent un obscur et profond malaise.

 
Robert Musil, L'homme sans qualité


[1]Date de naissance de la communauté européenne des pays du charbon et de l'acier.

[2]Jacques Derrida parle plus précisément de “Mondialatinisation (essentiellement chrétienne), ce mot nomme un événement unique au regard duquel un métalangage paraît inaccessible, alors qu'il reste ici, pourtant, de première nécessité. Car cette mondialisation, en même temps que nous ne percevons plus ses limites, nous la savons finie et seulement projetée. Il s'agit d'une latinisation et, plutôt que d'une mondialité, d'une mondialisation essoufflée, si irrécusable et impériale qu'elle reste encore. Que penser de cet essoufflement? Qu'un avenir le garde ou lui soit gardé, nous ne le savons pas et ne pouvons par définition le savoir. Mais sur le fond et ce non-savoir, cet essoufflement souffle aujourd'hui l'éther du monde. Certains y respirent mieux que d'autres, certains y étouffent. La guerre des religions s'y déploie dans son élément, mais aussi sous une couche de protection qui menace de crever. La coextensivité des deux questions (la religion et la latinisation mondialisante) donne sa dimension à ce qui ne saurait dès lors se laisser réduire à une question de langue, de culture, de sémantique, ni même sans doute d'anthropologie ou d'histoire.” (Foi et Savoir)

[3] Celle des étudiants et celle du gouvernement

[4] Cette réforme fait partie de celle qui est en cours

Par DEMS/MF - Publié dans : Textes d'automne 2007
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Lundi 17 décembre 2007 1 17 /12 /Déc /2007 06:31
Le matin du 20 novembre, alors que la grève SNCF-RATP battait son plein nous allâmes en visite au dépôt de bus du « Barrage ». Y était affiché ce petit texte, que nous ajoutons à la collection de « textes non-tracts » (désormais regroupés dans la catégorie « Textes d'Automne 2007 », à gauche dans le fouillis des catégories), textes qui croyons nous, caractérisent bien plus l'essence des mouvements que les tracts habituels de mobilisation.

Cette lettre aux « clients » comporte à notre sens de nombreux éléments intéressants, rassemblés du reste en une peinture vivante. (Si vivante qu'on peut se demander si les rapports du directeur et du personnel sont encore dans l'ordre humain à la SNCF ou à la RATP). Un point nous retient cependant : depuis des lustres qu'on traite les étudiants d'usagers comme s'ils prenaient le métro dans les cours (ex : le collège des usagers), il se pourrait bien qu'on les traite aussi un jour de clients. Ainsi toute l'Université serait up to date, et parfaitement dans la vision de l'« entreprise France » : une boutique où le client est roi, c'est-à-dire le pigeon de service.

Transmis par Ali de SUD RATP, et thésaurisé près d'un mois par incapacité à concevoir la technique du scanning et de la reconnaissance de caractères. Par manque de temps aussi.


Le jeudi 15 novembre 2007 à 21:46

Chère cliente, cher client,

Je suis en grève aujourd'hui et je l'assume. Oui, j'assume de devoir vous poser des problèmes dans votre train-train quotidien, j'assume de vous obliger à modifier vos habitudes quotidiennes.

On m'accuse de vous prendre en otage. Mais vous ai-je enfermés, vous ai-je attachés ? Non, je vous laisse libres. Libres au milieu des contraintes que vous acceptez tous les jours sans vous en plaindre. J'assume pleinement de vous laisser voir vos chaînes, parce que ces chaînes sont aussi les miennes. Parce que moi aussi, je dois faire garder mes gamins quand je commence au petit matin, moi aussi, quand je rentre le soir, j'ouvre ma boite à factures qui naguère s'appelait boite aux lettres, moi aussi je m'affale parfois dans le canapé pour manger docilement la soupe de la télé, car moi aussi, je vis dans cette société. Oui, je l'assume. Comme j'assume les contraintes de mon métier qui me font vivre à part du groupe, qui me font travailler avant vous pour vous emmener bosser et après vous pour vous ramener à la maison. Pour vous emmener dans votre famille passer les fêtes, je ne les passerai pas dans la mienne. Je vous transporte et par définition, mon travail commence là où s'arrête le vôtre, et vice versa.

Quand j'ai pris la décision de faire ce métier, il y a 15 ans, j'ai pesé le prix de ma mise à l'écart de la vie collective, par les horaires farfelus. Ce prix, je l'ai accepté et j'entends me le faire payer.

Bien sûr, je ne suis pas le plus mal loti de la terre. Bien sûr, il y a bien pire et bien plus malheureux. Mais doit-on se sentir coupable d'avoir un toit en voyant les sans-abri ? Doit-on se sentir coupable d'avoir un emploi en comptant les chômeurs ? Doit-on se sentir coupable de se défendre ?

Ma défense, je l'ai préparée. Parce que les résultats des élections de mai ne laissaient aucun doute. Le conflit aurait lieu, historiquement il devait avoir lieu. Où et quand ? Vous avez la réponse aujourd'hui. Parce que, je ne vous le cache pas,

Il était encore sur le yacht de Bolloré que je mettais de coté l'argent nécessaire à ce combat. S'il le faut celui prévu pour quelques projets futiles sera utilisé et tant pis si le home cinéma ne vient pas dans mon foyer cette année. Quoi, j'aurais pu me payer un home cinéma et je suis dans la rue ? Et bien ça aussi je l'assume. Et sans aucune honte depuis que j'ai lu que la marque qui commercialise le plus grand écran plasma, un joujou à cent mille euros, visait aussi le marché des particuliers en France. On me donne 2600 euros par mois pour conduire les trains, pas pour acheter mon silence et ma docilité. On trouve au MEDEF des syndicalistes bien mieux lotis ayant toujours une larme à faire couler sur leur sort. C'est aussi pour ça que j'assume de faire grève aujourd'hui.

On m'accuse de ne pas faire preuve de solidarité parce que la réforme est nécessaire et doit être approuvée. A force de lire les rapports du Conseil d'Orientation des Retraites, à force de lire tout ce qui peut me tomber sous les yeux parlant de retraite, du sénat au blog débile, j'ai acquis la conviction que tous cela aurait pu être évité, pour moi comme pour vous, si nos dirigeants avaient préparé ces échéances comme j'ai préparé cette grève.

On nous a parlé de catastrophe, de faillite, de banqueroute même or n'importe quel économiste honnête vous le dira, en 2000, l'effort prévisible à réaliser, sans rien changer pour les retraites, pour les 40 années à venir était calculé inférieur à celui fourni pendant les 40 années passées. On a montré que le petit bout de la lorgnette, on n'a pas dit que la richesse du pays augmenterait plus vite que cette charge, même dans les pires scénarii. Il y avait ce problème du baby boom ? Et alors, est-ce une raison pour tout mettre à bas alors qu'il suffisait de remplir le fond de réserve des retraites créé en 2002, la seule véritable réforme honnête faite sur le sujet ? Que fait un ménage quand il sait qu'une dépense va venir ? Soit il économise, soit il emprunte, soit il attend et se serre la ceinture le moment venu. C'est cette voie qu'ont choisie nos dirigeants, c'est regrettable mais je suis citoyen et je respecte les suffrages. Alors cette politique qui n'est pas la mienne, je l'assume y compris les conséquences, y compris cette grève.

Aujourd'hui, je refuse de faire mon travail dans la société parce que j'ai un différent à régler avec cette société. J'utilise un moyen légal, constitutionnel, occasionnant une gêne que j'assume pleinement parce que je suis dans une entreprise qui fait des bénéfices et qui, seule, paye les avantages de mon régime de retraite. Une cotisation patronale supérieure de près de 12% à celle de votre patron, soit environ 500 millions, pour compenser un âge de départ inférieur au vôtre, dans des conditions souvent inférieures aux vôtres d'ailleurs. Le reste ? C'est ce que nous payerions ensemble si nous étions dans le même régime. D'ailleurs la compensation entre régimes bénéficie à 93.7% aux artisans, commerçants, salariés et exploitants agricoles, et en 2015, mon régime ne sera plus bénéficiaire du système mais deviendra contributeur. Ces 12% sont à moi, pas à mon entreprise qui voudrait bien les récupérer. Comme les cotisations patronales, que les patrons appellent volontiers « charges », sont à vous, payant par avance votre droit à la santé ou à la retraite. C'est parce que la seule personne volée dans cette réforme c'est moi, j'assume totalement de réclamer mon dû. On me dit que ce sont finalement les clients qui payent. L'a-t-on dit aussi fort aux clients de Carrefour qui on payé les conditions de fin d'emploi du patron d'alors ? Le dit-on aussi fort de toutes ces retraites chapeaux, primes de départs et autres joyeusetés faites aux dirigeants des grandes entreprises ? Le dit-on aussi fort des avantages d'autres salariés ? A ce dernier titre, il est bon de calculer que 5 années de bonus sur une carrière de 40 ans ne représentent finalement guère plus qu'un mois et demi par an. Je n'ai jamais eu de treizième mois, l'avantage est-il si exorbitant ?

Alors j'assume ne pas vouloir perdre ces 12% dans cette réforme qui ne vous apportera rien. Le gain escompté est de l'ordre de 200 millions d'euros par ans. A ce rythme, il faudra 75 ans pour rembourser les 15 milliards de cadeaux fiscaux faits cet été ! Suis-je encore Le privilégié de cette société ?

Mais plus encore. Cette réforme, comme les précédentes, vous coûtera beaucoup, elle nous coûtera beaucoup à tous. Parce que c'est la solidarité que l'on tue aujourd'hui. Cette solidarité voulue par nos pères au lendemain de la guerre, cette solidarité insupportable pour qui se réclame du libéralisme et du chacun pour soi. Cette solidarité dont le sens profond ne dépasse pas, pour notre gouvernement, la notion de l'aumône dominicale. Mais pour moi elle a un sens, parce qu'elle est profondément humaine. C'est elle, le ciment de notre société. A quoi bon vivre comme les loups où le couple dominant mange en premier et où le demier mange ce qui reste ? Tous mangent, certes, mais est-ce le modèle que nous voulons pour notre société ? Est-ce l'exemple pour nos enfants ? Ma conviction profonde est que la société humaine ne peut être basée que sur la solidarité, sur l'entraide mutuelle. C'est ce à quoi je crois et c'est pour cela que j'assume ce combat.

Et je me souviens de 1995. Vous étiez derrière nous à 75% ! Autre époque où nous portions l'espoir, où l'on a vu des personnes venir apporter une journée de salaire dans notre caisse de grève en nous demandant de faire la grève pour eux. La grève ce n'est pas mon métier. J'assume d'avoir laisser tomber cet espoir faute de pouvoir le porter seul. J'assume aujourd'hui de me battre d'abord pour moi, règle première de cette société libérale que je veux combattre. C'est paradoxal ? Oui, mais j'assume ce paradoxe parce que vous ne m'aimez plus aujourd'hui et que cette désaffection est le fruit d'un combat que vous n'avez pas voulu mener, croyant à tort que je le ferais pour vous. Nos père se sont battus, certains sont morts, pour nos congés, nos retraites, notre santé et pour bien d'autres choses encore. Qui se souvient aujourd'hui du prix payé par eux pour nos avantages de salariés de pays riche ?

Certains perdront leur boulot paraît-il. Mais qui est assez stupide pour m'accuser moi et laisser en paix cette crevure de directeur du personnel qui utilisera cyniquement cet alibi, ce sous-homme incapable de considérer son prochain comme son égal dans la difficulté ? Et bien, oui, j'assume de fournir cet alibi fallacieux à cette personne qui ne devrait rien avoir à faire dans la société des hommes.

Il n'y a pas si longtemps, nous, cheminots, avions un slogan plein d'avenir, nous voulions partager le progrès pour tous. Souvenez-vous: « Le progrès ne vaut... » Où est-il ce progrès, aujourd'hui où l'Homme de ce siècle a enfermé sa liberté dans une télé et un portable ? Où l'on vante les soi-disant mérites du libéralisme sans parler de ses inconvénients comme la précarité ? Où l'on détruit l'avenir de nos enfants en oubliant les combats de nos pères ? Où l'on brade notre société solidaire pour peu qu'on nous fiche la paix ? Où est-il le progrès aujourd'hui ?

J'assume tout cela, chère cliente, cher client, j'assume tout.

par durail


Par DEMS/MF - Publié dans : Textes d'automne 2007
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Mardi 11 décembre 2007 2 11 /12 /Déc /2007 06:30
Encore un joli texte non-tract.



DE QUOI LA LRU EST-ELLE LE NOM ?

 
L’un des quinze engagements pris par Nicolas Sarkozy dans son programme présidentiel concerne l’université, il s’agit du 8ème engagement, il est intitulé: « gagner la bataille mondiale de l’intelligence ».

Cet engagement commence par un constat :

« Nos établissements publics ne sont pas assez performants. »

Le mot est lâché sans vergogne, dès les premières lignes. La LRU suivra.

Le constat se poursuit dans les paragraphes suivants :

« Nos université non sélectives sont sans autonomie, fictivement plaçées sur un pied d’égalité, obligées d’accueillir des étudiants mal préparés dont un sur deux échoue au bout d’un an, et encouragées à alimenter des filières d’enseignement sans débouché à la sortie. »

Tout est dit, tout est même écrit.

Ce que la LRU instaure est issu de ce constat, je le relis :

« Nos universités non sélectives sont obligées d’accueillir des étudiants mal préparés » [mais qui sont ils, ces étudiants mal préparés, qui les a mal préparés sinon l’éducation nationale, ne nous faisons pas d’illusions, ces étudiants visés, les mal préparés, sont en général les mals nés, les déjà exclus dès l’école, les pauvres en  gros, ces pauvres que] « nos universités non sélectives sont obligées d’accueillir ».

Ce que dit ce texte c’est :

Non aux étudiants en trop grand nombre et mal préparés (je vous le demande, qu’est-ce qu’un étudiant « préparé » ? préparé à quoi ? là est toute la question.) La réalité est que 50% des étudiants sont obligés de se salarier pour financer leurs études et que le droit au logement devient pour eux comme pour beaucoup d’autres un combat.

Ce que dit ce texte c’est :

Non à l’échec. Sauf que l’échec fait partie intégrante de la vie, et que ce qui est ici appelé échec peut aussi recouvrir l’hésitation d’un étudiant entre deux matières, deux disciplines, c’est-à-dire la recherche dans son essence : le droit à l’erreur. La recherche sans rentabilité immédiate.

Kafka écrivait qu’il fallait un nombre incalculable de prototypes défaillants pour produire un seul écrivain, un seul poème. Disant cela il introduisait le droit à l’erreur, le droit au risque, y compris celui de l’échec, comme dynamique même de la pensée. La recherche fait partie de l’échec et l’échec fait partie de la recherche. Ce n’est pas Proust qui nous contredira.

Ce texte dit encore :

« Non aux filières d’enseignement sans débouché ».

Mais qu’est ce qu’un « débouché » pour un philosophe, un étudiant en lettres, en sociologie, en art ? (excepté l’enseignement) ? la LRU ne va quand même pas nous forcer à travailler dans la publicité ou aux ressources humaines des entreprises?

Si, ils vont le faire si nous ne nous battons pas. Nicolas Sarkozy est malheureusement l’un des seuls présidents qui applique son programme, et fait ce qu’il dit.

Je continue l’analyse de ce texte, de cet engagement présidentiel, dont voilà la suite :

« En laissant cette situation perdurer, nos jeunes, et à vrai dire le pays tout entier, ont été mis en grave danger : il ne faut pas chercher beaucoup plus loin la raison des difficultés d’insertion professionnelle des jeunes, ni celle de leur départ en masse à l’étranger, ni celle de l’immense sentiment de frustration de ceux qui restent, ni celles de nos difficultés économiques. »

Voilà, c’est dit : L’université, ou plutôt, la mauvaise gestion de l’université, serait la source de tous les problèmes en France….. chômage des jeunes, révolte des banlieues, économie en général, déficit, crise. Il faut quand même oser l’écrire mais surtout,  au-delà, il faut oser prendre au sérieux ce texte, ces mots de notre président, ces mots du pouvoir, et surtout la pensée qu’ils recouvrent. Parce que c’est cette pensée là, cette vision là du monde, de l’université, du travail, de la vie, que ce pouvoir est en train d’imposer, avec tout l’arsenal juridique qui permettra désormais à cette pensée de régner.

La deuxième partie de l’engagement propose en effet les mesures qui seront le remède à son constat : ces mesures, c’est la fameuse loi d’autonomie des universités ou LRU.

Dans ce paragraphe sobrement intitulé « L’autonomie des universités », il est dit que :

« Nous alignerons les moyens de l’enseignement supérieur et de la recherche sur ceux de nos concurrents. » (Où l’on peut répondre à l’Unef qu’il n’a rien gagné que ce qui avait déjà été décidé par notre tout puissant président, dont on peut constater la tendance à acheter les mouvements).

« Avant la fin de l’été 2007 une loi aura réformé la gouvernance des universités et créé un statut d’autonomie pour les universités volontaires qui leur permettra de diversifier leurs ressources, de recruter des enseignants et des chercheurs et de moduler leurs rémunérations, de gérer leur patrimoine et de passer des contrats blabla bla avec des acteurs de la vie économique locale, bref, (et c’est là que ça devient intéressant) de se battre dans la compétition internationale des établissements d’enseignement supérieur avec les mêmes armes que leurs concurrents. »

La rhétorique guerrière est de mise sous la présidence de Sarkozy, et c’est déjà en soi un signe inquiétant. Mais, appliquée à l’université ou comme en titre, à l’intelligence, à la pensée, la rhétorique guerrière, capitaliste, concurrentielle, révèle son vrai visage. Celui de la bêtise. Celui de l’oppression par la bêtise, l’abrutissement. En effet, la rhétorique guerrière ne peut pas s’appliquer à la pensée. Car la « bataille de l’intelligence » ne se gagne pas. Ou sous une toute autre forme que celle rêvée par Sarkozy et au sein d’une toute autre « gestion », puisque c’est de gestion qu’il s’agit. Gagner la bataille de l’intelligence c’est écrire « Un coup de dés jamais n’abolira le hazard », ce n’est pas trouver un travail, obtenir un diplôme, ou servir le capital. Je rappelle que Mallarmé exécrait son travail de professeur, parce qu’il l’empêchait d’écrire. Nous n’en sommes même plus là : de nos jours ce sont nos travails de vendeurs au Mac Do qui nous empêchent d’étudier.

L’université ne doit pas être un terrain de chasse, il ne doit pas y avoir de « concurrence » entre les chercheurs, les étudiants, les professeurs, mais au contraire un rapport d’intérêt commun, une émulation et une joie partagée dans la recherche et l’invention – joie que ne connaît pas la concurrence, ou alors sous sa forme triste du chacun pour soi, quand L’INTELLIGENCE, L’ENTENDEMENT, LA PENSEE n’appartiennent à personne, ne sont et ne doivent pas être des biens privés.

C’est ainsi que nous, étudiants, disons non à la privatisation de l’université qui, si les mots étaient employés selon leur sens et non selon celui que l’on veut leur faire revêtir, devrait être le nom de cette loi.

Les étudiants répondent à la LRU, à l’esprit de la loi :

Nous, étudiants, ne sommes pas des machines en formatage, l’intelligence n’est pas et ne doit pas être subordonnée à l’Etat, surtout pas à celui-ci, ni aux entreprises, surtout pas à celles-là, les étudiants refusent l’augmentation des frais de sélection à l’université et l’orientation à l’issue de la terminale. Nous refusons cette orientation à laquelle le gouvernement Sarkozy et ses alliés du medef veulent nous soumettre, orientation qui viendrait dire à chacun à quel métier il a droit de prétendre, à quelles études on le soumettra.

Etudier n’est pas une soumission, c’est un choix.

Nous sommes étudiants, anciens étudiants, futurs étudiants, chômeurs, RMIstes, sans papiers, lycéens, et parfois tout ça à la fois.

Aujourd’hui le président de notre université, j’ai nommé Paris 8, ex Vincennes, nous a invités à faire part de notre opposition à la LRU.

Nous sommes en grève et occupons la fac, nous dormons dans le bâtiment C depuis maintenant un mois.

Nous réclamons l’abrogation immédiate de la LRU, du LMD, nous appelons les enseignants, les étudiants, les personnels administratifs à se réunir et à poursuivre ensemble la mobilisation, nous appelons à la création d’universités autogérées, à inventer, dont une à l’intérieur même de ces murs, dans ce fameux esprit de Vincennes que l’on tente de remettre au gout du jour, et ce afin qu’il s’incarne.

Nous appelons à la création d’universités ouvertes à tous, libres, gratuites et critiques, partout en France et dans le monde.

Nous appelons également à l’arrêt des rafles et des expulsions, à la régularisation de tous les sans papiers, à l’abrogation des lois racistes.

Nous soutenons la révolte de Villiers le Bel, intervenue suite à la mort de deux enfants sous les roues policières, nous nous déclarons solidaire de la révolte des banlieues, issue de dizaines d’années d’exclusion, d’oppression, de déni fait à des populations entières.

Nous appelons enfin à un vaste mouvement populaire en lutte contre ce gouvernement.

Par DEMS/MF - Publié dans : Textes d'automne 2007
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Dimanche 9 décembre 2007 7 09 /12 /Déc /2007 00:17
Votre serviteur milite beaucoup pour le département d'anthropologie. Mais il faut savoir qu'il y a beaucoup d'autres départements dans lesquels le désir d'études (qui n'est pas une demande de réussite) est aussi violent que le désir tout court.

D'un jeune homme en philosophie, déjà publié ici-même : une pièce de plus à notre collection de textes "non-tracts", ceux qui contribuent à nous donner le sens de ce que nous faisons.




 

Conférence-débat sur la loi relative aux libertés et responsabilités des universités (LRU)

Paris 8 – Mercredi 5 décembre 2007
 
 
 

Je vous propose de discuter des relations entre enseignants et étudiants, mais avant cela, je voudrais formuler une première proposition qui rendra les autres possibles.

 

La loi LRU ajoute une mission à l’enseignement supérieur. L’article L123-3 du code de l’éducation est ainsi modifié, et il y apparaît « l’orientation et l’insertion professionnelle ».

Comme si l’université était responsable du chômage de masse persistant !

Une fois de plus, on s’attaque à des symptômes (le chômage de masse) sans regarder les causes de ces symptômes.

Le première proposition est donc d’avoir une politique de lutte contre le chômage de masse, ce qui favorisera certainement davantage l’insertion professionnelle que n’importe quelle réforme de l’université.

[Le contexte écologique dans lequel nous nous trouvons (épuisement des ressources fossiles, pollutions multiples) permettrait la création de nombreux postes, par exemple dans le développement d’énergie renouvelables, ou encore dans l’aménagement d’une politique nationale de transports en commun afin d’inciter les automobilistes à renoncer à leurs véhicules personnels.]

 

Seule une université dégagée de la mission de professionnalisation peut être autonome et se consacrer à ses deux missions essentielles :

-         d’une part la formation spirituelle et intellectuelle

-         d’autre part la recherche de la vérité pour elle-même, ce qui suppose un espace public où s’exerce un usage libre de la raison, la professionnalisation faussant le rapport au savoir.

 

Ceci dit, notre rapport au savoir est déjà faussé dans l’université actuelle, ce que traduisent les rapports entre enseignants et étudiants.

On assiste déjà à un clientélisme de la part des étudiants comme des enseignants :

-         le professeur vend des cours contre de l’argent

-         l’étudiant achète des « crédits ECTS » contre un temps de travail

 

La notation fausse la relation entre étudiants et professeurs : elle présuppose que le savoir se transmet de l’enseignant vers les étudiants.

Pourtant, comme le disait Platon dans le Banquet (en 178d), le savoir ne s’écoule pas de la coupe la plus pleine vers la coupe la plus vide. La condition de transmission du savoir est l’amour du savoir, non la hiérarchie que l’on appelle aujourd’hui « gouvernance ».

Or, la hiérarchie semble très présente à l’université, au point que les étudiants s’appellent eux-mêmes « élèves », comme s’ils n’avaient pas plus de libertés qu’au lycée. Il semblerait qu’une infantilisation des étudiants soit acceptée dans l’université, que ce soit par paresse de la part des étudiants ou par lâcheté de la part des enseignants.

Je propose donc de nous interroger sur la boulimie de cours de méthodologie, et d’essayer de responsabiliser davantage les étudiants.

 

Pour cela, nous pourrions remettre en question l’organisation actuelle d’un cours. Pourquoi les cours ne seraient-ils pas des espaces où étudiants et enseignants choisiraient un sujet pour un semestre, et établiraient ensemble une bibliographie ? Dans de tels espaces, étudiants et enseignants s’aideraient mutuellement pour comprendre articles, extraits de livres, romans, films ou autre. L’étude de ces textes, films et autres ne serait plus une fin en soi, mais un moyen d’élaborer une réflexion collectivement, où chacun transforme son regard sur le monde et sur lui-même.

 

Cette proposition peut sembler inadaptée aux cursus autres que sciences humaines et sociales et filières artistiques. Je crois toutefois qu’une telle pratique dans d’autres filières serait un très bon complément aux cours actuels, notre vision du monde ne devant pas se restreindre à celui de notre spécialité.

C’est d’ailleurs à mon avis cette spécialisation à outrance qui conduit à des lois comme celle de la LRU :

-      Valérie Pécresse ne connaît pas le monde de l’université, elle n’a étudié qu’à l’ENA et à HEC

-      La LRU est l’application française du processus de Bologne. Or, les accords des Bologne ont été faits par un « groupe d’experts », de spécialistes donc, dont la vision du monde est sans doute inversement proportionnelle à leur degré de spécialisation. Les termes employés dans ce rapport (« capital humain et de l’innovation », « assurance qualité » dans la pédagogie, « outil de protection du consommateur » etc) sont ceux du marketing.

 
Je vous remercie de votre attention.
Par DEMS/MF - Publié dans : Textes d'automne 2007
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Mardi 27 novembre 2007 2 27 /11 /Nov /2007 06:59
Dans toute mobilisation il y au moins deux sortes de textes.

Il y a ceux, indispensables, qu'on pourrait appeler fonctionnels, et qui vous appellent à la prochaine manif, ou à la prochaine AG.

Il y en a d'autres, en général très personnels, qui donnent des points de vue qui font toute la couleur d'un mo(uve)ment.

Walter Benjamin, nous explique quelque part qu'un document ne se lit qu'une fois, et que l'oeuvre d'art s'augmente d'un regard répété. C'est un peu la même distinction.

Votre serviteur voudrait donner plus de lecteurs à des textes qu'il a lu plusieurs fois ... (Tout en pdf)

D'Adrien Pequignot étudiant en philo à Paris 8 :

Réveillons-nous

D'OHP étudiante dans une autre fac :

Bonjour, je suis en grève

D'EM pionne à Montreuil :

La grève, certes, mais pour quelle école ?

Prochainement à paraître dans ce post : une lettre de "Durail", chauffeur au dépôt RATP Saint-Denis. (Mais qui sait se servir d'un scanner ?)

Par DEMS/MF - Publié dans : Textes d'automne 2007
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