Un peuple est redoutable quand il sait avoir recours au désert. Où ai-je entendu, lu cela ?
On s'y prépare, et nous dit pourquoi comment. Peu importe qu'on ait raison ou tort, car c'est l'exposé des raisons qui importe, et ce qui est dit vaut la peine d'être médité.
Et votre serviteur vous répète : si cette jeunesse a le pouvoir de ne pas être là où on l'attend, et de surgir là où on ne l'attend pas, et d'en dire à chaque fois les raisons de telle sorte que tous et chacun puisse y penser, alors rien n'est perdu.
(Excusez ma mise en forme)
L'hiver de la subversion
“ Et je redoute l'hiver parce que c'est la saison du confort !”
Arthur Rimbaud, Une saison en enfer.
“Le siècle qu'on venait d'enterrer n'avait pas spécialement brillé par sa seconde moitié. Il s'était montré adroit dans le domaine de la technique, du commerce et de la recherche, mais, en dehors de ces foyers d'énergie, calme et menteur comme une eau dormante. (...) L'exigence d'idéal pesait sur toutes les manifestations de la vie comme une préfecture de police.”
Robert Musil, L'homme sans qualité.
“Confort” vient du latin confortare se traduisant par renforcer. Ce mot, sous cette forme, trouve sa naissance dans le vieux français et était synonyme de “secours” ou encore “aide”. Pour le mot latin confortare, il existe un mot cousin ayant pour différence une lettre, il s'agit de conformare renvoyant à “façonner”, “modeler” mais aussi au latin conformis, ce qui signifie “avec forme” (cum formis).
Le mot “confort” est celui qui vient à la suite du mot “conforme”. “Confort” est l'inertie, la position assise même du “conforme”.
“Quand l'austère sommeil a baissé leurs visières,
Ils rêvent sur leurs bras de sièges fécondés,
De vrais petits amours de chaises en lisière,
Par lesquelles de fiers bureaux seront bordés.”
Arthur Rimbaud, Les assis.
Le mot “confort” est ce par quoi l'être renforce (ou sauve) ce qui existe ; même si ce qui existe est sclérosé de partout. Les mots “confort” et “conformare” ne peuvent exister, ne peuvent prendre racine dans la langue et dans les rapports des êtres sans le mot “norma” (norme) désignant “la règle” ou encore “l'équerre”, ce mot désigne à la fois l'objet et la loi mathématique qui est déduite de la pratique de l'objet. Le mot “norma”est ce qui mesure et ce qui fait la loi. La norme confirme ou affirme ce qui existe avec forme : conforme.
Ce jeu d'étymologie intrinsèque à notre langue, permet simplement de se mettre à jour sur le vocabulaire et sur la langue dans laquelle aujourd'hui un Etat proclame des lois ou dans laquelle des étudiants, personnels d'université et cheminots réalisent une grève. Ici, je m'attacherai seulement à l'université et aux discours des étudiants. Je ne ferai (presque) pas mention des professeurs, des chargés de travaux dirigés et du personnel administratif qui ne font qu'inlassablement répéter le modèle dans lequel ils ont été façonnéset ne cessent d'exister.
D'abord les faits. Le nouveau gouvernement en place depuis huit mois décide d'affirmer les réformes libérales comme l'avait annoncé dans sa campagne électorale le candidat Nicolas Sarkozy (aujourd'hui élu et qui avait promis, je le rappelle à l'occasion, de renforcer le pouvoir présidentiel et de poursuivre l'expulsion des sans papiers et des réfugiés politiques. Promesses tenues! Son salaire et le budget de l'Elysée ont augmenté de manière répugnante, des sans papiers sont quotidiennement expulsés après avoir visité préfectures et camps de retentions. Par ailleurs, il n’est pas un luxe de mentionner que les réformes libérales en France ont véritablement été amorcées sous De Gaulle, et même avant, avec la naissance de l'”Europe” en 1957[1], je rappelle aussi que la France était un empire coloniale basé sur une économie libérale.
Je me moque de savoir si notre grève est légitime ou pas, ce discours est stérile, faible. La raison de la grève est une loi, prête déjà depuis le mois de mai. Il n'y a donc aucune surprise sur la pratique actuelle de l'Etat et du gouvernement qui l'institue ; la chose était dite, déjà amorcée depuis un certain nombre d'années. Ce projet de loi formule la phase, déterminante, de l’autonomie des universités françaises sur le marché mondial des écoles. L’enseignement supérieur doit s’aligner à tous les secteurs de l'économie (puisque dans une société capitaliste ou libérale tout est économie) déjà mis au pas de cette concurrence. Dans une telle société pourquoi l'université, qui n'est pas le lieu du savoir mais le lieu où l'on forme (modélise) la théorie d'une société, n'échapperait pas à ces réformes?
Ce qui est incompréhensible, est le propos des étudiants en faveur de cette institution. Les revendications des étudiants sont ostensiblement réactionnaires (je ne parle pas du pouvoir et de l'Etat qui sont réactionnaires par définition, qui existent pour réagir à... avec toute la panoplie qui les compose : déterminisme, platonisme et les lois mathématiques pour formuler une action politique, sociale et économique, la loi du chiffre, des analyses et tous les systèmes rationnels (sécurité, contrôle, Anpe, police, etc.) cernant de toutes parts l'individu.
Pourquoi réactionnaire?
Et, pourquoi leurs revendications se distinguent aussi mal de celles des militants de l'UNI ?
Comme le Parti socialiste ne se distingue pas tellement de l'UMP. Les discours politiques de ce pays sont une péripétie, les étudiants ont visiblement décidé de les imiter. Le milieu étudiant semble être le théâtre (mauvais, disons-le) de l'ininventivité actuelle, de l'incapacité à penser la politique et l'économie. Quand je parle de penser la politique et l'économie, je pense à Marx, Gramsci, Granel, Derrida et même Kant, qui ne faisaient pas répéter à l'infini les lieux communs de leur époque. Robert Musil écrit dans L'homme sans qualité : “Un bon lieu commun est toujours plus humain qu'une découverte nouvelle”. Il est plus simple de se conformer à ce qui existe, que de plonger sans parachute dans des abîmes infinis. Les étudiants français sont grecs, ils assurent la bonne continuité de la pensée occidentale, celle qui naît dans l'obscurité, celle qui naît avec l'homme avançant, apeuré, son flambeau à la main dans l'inconnu. D'ailleurs le mot “civilisation” est la formulation néo-platonicienne (de la renaissance) de cette pensée.
Voici le panel thématique que j'ai pu croisé dans les assemblées générales, qui justifie ma position allant à l'encontre de certains discours et méthodes. Le propos ambiant des assemblées générales se situe dans la défense de l'université publique, comme si l'université publique était un modèle éthiquement “honnête” avec des vertus universelles destinées au monde entier. La question de l'universel quand il est institué d'une telle sorte (ou institué tout court) est inquiétant, voire meurtrier, de plus en plus meurtrier quand, chaque jour, en dehors de l'Europe, de plus en plus d'hommes tombent au nom de cette sublime illusion. La défense de l'université publique ou de l'université autonome se situe, au plus juste, dans la question de la tradition universaliste et mondialisante[2] de la pensée occidentale, celle qui a mis à jour des empires coloniaux, des Etats puissants et, aujourd'hui, des Organisations des Nations Unies, des Organisations Mondiales du Commerce ou encore des Organisations Non-Gouvernementales dans tous les pays du monde. Les deux positions[3] se rejoignent à cet endroit de la politique, et même de la pensée, ce qui au final ne revient à rien d'autre qu'à la défense de l'Etat. Et quel Etat!
Un Etat colonial, un Etat capitaliste, un Etat frappant les sans papiers, un Etat policier fliquant toute la population. Ici, l'idéalisme d'un Etat humaniste court encore dans les esprits; comme si l'humanisme n'était pas a lui tout seul une pensée aliénante et destructrice. Dans les esprits, ils existent encore le mirage de l'Etat socialiste, alors que l'Etat est l'impossibilité même du socialisme (Cafiero, Gramsci). L'Etat est nécessairement capitaliste, autant dans son origine, sa tradition que dans son actualité.
Ce qui est dur à avaler, c'est la défense même de l'université, c'est ce désir provoqué d'un carriérisme aussi bien à l'intérieur qu'en dehors de l'université (c'est à dire dans le monde lui même).
Gérard Granel écrit dans De l'université (à lire absolument) :
“Cette consolidation universelle de l'Etat national en est aussi la dérision. Aucune fierté
historique, (....) au sentiment de laisser advenir pour une communauté d'hommes une possibilité d'être encore inconnue, ne peut trouver son organe dans les institutions modernes. De ce côté-là l'”avenir”, c'est-à-dire la morne continuité d'un présent sans histoire(s), l'avenir est aux mous. Et aux mots, conférences, conférences...Voyages aussi, beaucoup de voyages ; et des “sonnets” de plus en plus visiblement plats. Mais tous les problèmes réels, tous les problèmes essentiels, deviennent d'une telle “politique – Ils pourrissent, ou ils explosent, ou tout simplement ils demeurent, tuent de plus en plus d'hommes réels au milieu d'une impuissance universelle.”
Les revendications contre la concurrence des universités (qui comprend une concurrence autant des étudiants, des diplômes ou du personnel universitaire, ceci est dit et redit dans les assemblées), ne remettent pas en question l'institution même, mais défend le système universitaire actuel ou plutôt celui qui existait avant la répartition des diplômes en Licence Master Doctorat[4]. L'université est le lieu de toutes les compromissions de toutes les formes de régimes. Qu'elle soit concurrente ou pas, elle est l'institution de la tradition même, de la tradition de la pensée de notre société (ou de l'origine de la pensée de notre société : Platon, Aristote, St Thomas d'Aquin, Descartes, Voltaire, Kant, Hegel, Bergson, Alain, Husserl, Heidegger). Il est certes légitime de s'opposer à l'autonomie de l'institution, l'installation de grands groupes et de capitaux dans l'université, l'augmentation des inscriptions, la précarisation des contrats de travail du personnel, la concurrence des diplômes entre les étudiants, mais il est surtout inadmissible ne pas remettre en question l'existence même de l'université. Cette position, qui n'est qu'une position consensuelle (maladie d'époque), ce n'est que poursuivre aujourd'hui la tradition qui réalise le libéralisme et cette concurrence, c'est de vivre un faux combat qui ne renvoie au final qu'à une perspective de vie réduite à la défense d'un portefeuille (pouvoir d'achat), d'un humanisme insupportable et, pour certains, de valeurs telles que la nation ou la patrie qui ne sont que des avatars de la monarchie absolutiste.
Ce qui est déplorable dans les revendications étudiantes, c'est qu'elles partent d'un noeud commun d'avec le gouvernement libéral, et dont l'arrivée de ce cheminement sera le même point que ce même gouvernement, d'où les négociations et le consensus. Il n'est plus possible de traiter ou de négocier. Je pense que cet état d'avachissement est “stimulé” (pour les étudiants) par une peur d'un non-avenir, d'un avenir raté sans travail, sans argent, sans reconnaissance, sans réussite, d'où la négociation dese garantir une vie moyenne à la pensée moyenne et à l'agissant moyen, sans prise de risque, sans danger, voire même sans expérience. Philippe Lacoue-Labarthe fait remarquer dans La poésie comme expérience que le mot “expérience” vient du latin “expériri” voulant dire “la traversée d'un danger”. Cette expérience n'est rien d'autre que l'existant prenant des chemins non tracés et inconnus sans horizon fixe. La mise en danger est peut être la traversée d'un désert sans horizon avec des chemins-ne-menant-nul-part, avec toute l'aridité mais aussi toute la joie que le désert et l'inconnu font exister. Chemins sans tracé, sans but, où tout est trajectoire et étape, sans la tradition qui fige nos actes et nos langages dans ce qu'on nomme l'aujourd'hui. Cette tradition qui semble se réveiller parfois et qui pèse d'un côté comme de l'autre de la lutte. En fait, une lutte inexistante puisque empêtrée dans la tradition. La lutte c'est ce qui renverse la tradition.
Citons encore une fois Gérard Granel :
“No future, c'est justement ce qu'il faut suivre dès lors que l'on tente de penser un avenir.
Car la formule veut exactement dire qu'il n'y a aucune carrière dans aucune des perspectives que trace sous le nom de “futur”.”
Ce qui est inadmissible, imbuvable, c'est la complaisance avec la pensée et l'agir de la segmentation. Les méthodes des étudiants montrent bien qu'ils sont prêts à encaisser cette société divisée en classifications infinies. La méthode est accablante : certaines assemblées étudiantes en France imposent la présentation de carte étudiante à l'entrée des réunions, le vote à bulletin secret, la réunion organisée à l'intérieur de l'université loin, même très loin du monde existant dans la rue, dans les entreprises, etc. Pourquoi ne pas faire les réunions dans la rue? Pourquoi se cantonner à être étudiant ou universitaire? En quoi la question du libéralisme à l'université serait différente des autres réformes? Pourquoi réitérer une fois de plus l'organisation de la grève avec un comité de direction et représentatif ? Cette méthode n'est que la répétition du fonctionnement actuel de l'Etat et de ce que les politiques nomment démocratie. A croire que les étudiants ont bien appris la leçon d'autorité que fait inlassablement cet Etat depuis déjà six ans. Ces assemblées sont incapables de remettre en question l'identité et le système qu'est l'Etat, elles sont incapables de réaliser une critique cohérente de l'Etat, ces personnes qui constituent ces assemblées n'ont visiblement jamais ouvert un livre de Marx. .Apparemment, le socialisme, l'anarchie en tant que société est un épouvantail lointain. Comme tout le reste de la société, ils n'ont qu'en tête que la figure de Marx et ce qu'elle suscite dans les lieux communs de notre société provenant de l'héritage réactionnaire du regard sur les pays socialistes. Regard sur Marx, regard sur ce siècle qui vient ! Le regard reste le prétexte à la théorie, il exempte toute possibilité d'action si l'être ne fait que se maintenir dans le lieu du regard.
Visiblement, les crachats et les opinions réactionnaires des derniers temps sur Mai 68 ont bien été imprimés dans le cerveau des étudiants. Seulement, ces vieilles idées sur la question des connaissances et celle de la remise en question de la hiérarchie ne sont visiblement pas au goût du jour. Ces idées paraissent anecdotiques pour tous ces cerveaux (pas seulement étudiants) conformes à la pensée économiste du moment. L'université est un lieu de revendication impossible, les étudiants ne sont que des futurs carriéristes et les enseignants ne sont que des administrateurs, des évaluateurs, des flics avec des listes de présence, qui ne sont pas différentes des listes de pointage dans les lieux de travail. Et aucune insurrection de leur propre état, pas même un cri qui sortirait toute cette foule de ce lieu impossible. Le mieux serait de rentrer dans le désert (une fois de plus l'on me dira), mais rentrer dans le désert pour marcher sans aucune raison, si ce n'est, partager ce que nous connaissons et ce que nous apprenons à tout moment. Déserter l'université, les institutions, lieux édifiants déjà tous les horizons de l'occident (Platon-Rome-Chrisianisme-Capitalisme). Aller de ville en ville, étudier en dehors du rôle ou du statut d'étudiant et d'universitaire, parcourir les pays, abandonner l'université et cette pensée dans laquelle elle existe.
“Il se peut que la plupart des hommes trouvent un agrément et un réconfort à ce qu'on leur présente un monde tout fait, à l'exception de quelques minimes détails personnels; et l'on ne saurait mettre en doute le fait que tout ce qui dure n'est pas simplement du conservatisme, mais la base même de tous les progrès et de toutes les révolutions; il faut cependant ajouter que les hommes qui vivent pour ainsi dire de leur propre chef en ressentent un obscur et profond malaise.”
Robert Musil, L'homme sans qualité.
[1]Date de naissance de la communauté européenne des pays du charbon et de l'acier.
[2]Jacques Derrida parle plus précisément de “Mondialatinisation (essentiellement chrétienne), ce mot nomme un événement unique au regard duquel un métalangage paraît inaccessible, alors qu'il reste ici, pourtant, de première nécessité. Car cette mondialisation, en même temps que nous ne percevons plus ses limites, nous la savons finie et seulement projetée. Il s'agit d'une latinisation et, plutôt que d'une mondialité, d'une mondialisation essoufflée, si irrécusable et impériale qu'elle reste encore. Que penser de cet essoufflement? Qu'un avenir le garde ou lui soit gardé, nous ne le savons pas et ne pouvons par définition le savoir. Mais sur le fond et ce non-savoir, cet essoufflement souffle aujourd'hui l'éther du monde. Certains y respirent mieux que d'autres, certains y étouffent. La guerre des religions s'y déploie dans son élément, mais aussi sous une couche de protection qui menace de crever. La coextensivité des deux questions (la religion et la latinisation mondialisante) donne sa dimension à ce qui ne saurait dès lors se laisser réduire à une question de langue, de culture, de sémantique, ni même sans doute d'anthropologie ou d'histoire.” (Foi et Savoir)
[3] Celle des étudiants et celle du gouvernement
[4] Cette réforme fait partie de celle qui est en cours
Arbre à palabres